Home » Artpassions No. 16 » Jardins de rue au Japon

Jardins de rue au Japon

Résumé de l'article

Au Japon, des pots de fleurs improvisés parsèment les rues de Tokyo, Osaka et Kobe. Plus que décoratifs, ils témoignent d’un attachement profond à la nature et tissent des liens sociaux entre voisins. Ces « jardins de rue », entretenus avec soin malgré les défis (tremblements de terre, trafic), expriment une appropriation collective de l’espace urbain et un besoin de communion. Ils révèlent des personnalités et des dynamiques de quartier, offrant une pause végétale dans la modernité.

Article complet

Partir à la découverte du Japon peut réserver des surprises, au-delà de la tradition et du patrimoine ou d’une modernité spectaculaire. Des alignements de pots de fleurs nous attendent au détour d’une ruelle, ou le long d’une avenue. Modestement, ils nous signalent à la fois la présence humaine et son attachement au monde végétal. Les plantes sont toujours posées sur le sol; pas question de les suspendre de peur qu’un tremblement de terre ne les décroche. Nous sommes à Tokyo, Osaka et Kobé.
Ces Jardins de rue peuvent prendre l’aspect d’une marque infime: un simple pot placé devant laporte, sur le trottoir, et que chaque passant s’appliquera à préserver. Parfois, ces plantes se multiplient de manière extravagante le long des avenues, au pied des panneaux indicateurs ou des rambardes de sécurité. Certaines semblent avoir pris racine dans le caniveau, malgré le pot qui les contient. Elles bravent les dangers du trafic qui les frôle. Elles ne sont ni belles, ni arrangées avec goût mais entretenues avec soin. Les outils laissés à proximité ne contribuent guère à les mettre en valeur: vieille bouteille d’eau minéralepour décanter de l’eau de pluie, cintre à vêtement pour éloigner les chats, bac de récupération en attente de plantation…Si ces plantes n’assurent aucun rôle décoratif, elles attestent d’un besoin ancestral: gratter un peu de terre, semer, planter, bouturer et communier avec les éléments de la nature. Ces jardins de rue permettent aussi de se retrouver entre voisins. Horticulteurs de peu, ils échangent conseils et matériel à l’occasion de ces rencontres quotidiennes. C’est ainsi que l’humanité surgit et que les liens de voisinage se tissent au cœur des grandes villes japonaises.

Ces pots et jardinières constituent des révélateurs sociologiques. Les plantes caractérisent leur propriétaire, qualifient l’habitat et manifestent l’esprit communautaire des habitants du quartier. Nous devinons les relations entre voisins, la discrétion d’un solitaire, la communion d’esprit d’un groupe qui s’accapare le domaine public. Et nous constatons le résultat: de véritables jardins de rue, dans lesquels s’engouffrent les passants.Ces installations végétales apparaissent comme l’expression d’une revendication collective: reprendre à la ville un territoire urbanisé et le redonner à ses habitants. Ici, les stratégies du quotidien l’emportent sur la pierre et l’adversaire n’y peut plus rien. Les services de la voirie laissent faire et les usagers bienveillants préservent ce bien commun.En plaçant ces pots de fleurs, tels des pions sur l’échiquier urbain, les gens modestes s’approprient de nouveaux espaces de liberté dans la cité. Dans les grandes villes japonaises où l’utile et le performant semblent l’emporter le plus souvent, ces jardins de rue, incarnant une activité gratuite, relationnelle et généreuse, parviennent à s’imposer parfois. Mais pour combien de temps encore ?

Fleurs sur les trottoirs d’Osakapour Olivier DelhoumeDans les fissures qui demeurent des derniers séismes voici un germe tentant l’aventure dans l’émerveillement de ceux qui n’ont pas encor retrouvé tout à fait leur stabilitéaprès la ruine des maisons où ils conservaient leurs trésorsUne feuille montre la voie aux plantations qui l’accompagnentsemées de seaux ou lavabos rescapés des écroulements jardinières improvisées soigneusement entretenues pour l’encouragement à vivre dans l’attente des floraisonsEt déjà les premiers boutons dans ces paradis miniatures interrogés chaque matin par leurs interprètes proposent d’étonnants pétalessous la pluie qui vient les baigner faisant chanter le macadam en évangiles de souriresMichel Butor

Partager l'article

La Lettre d’Artpassions
Bimensuelle
Suivez toute l'actualité de l'art.

Une sélection d’articles en lecture libre, notre analyse du marché, nos recommandations d’expositions et de lectures.

S’abonner à Artpassions
Suisse 1 an CHF 46 · Digital CHF 20
Le magazine, chez vous.

Quatre numéros par an, papier ou digital. Le magazine d’art le plus vendu en kiosque en Suisse, où jamais une publicité ne coupe un article.

Articles du même auteur
ap-fallback-image

Gabriele Pezzini une frénétique quête de sens

Le designer italien se distingue par son engagement en faveur de la substance même du design. Il part en guerre contre la surenchère de pulsions éphémères et de créations issues du marketing.Né en1963 à Charleroi où son père émigré était mineur, Gabriele Pezzini peut se définir comme un professionnel de ...

ap-fallback-image

Collection byzantine

«C’est Byzance!» s’exclamait-on naguère devant un étalage de luxe à la magnificence hors du commun. C’est que la richesse de cette ville est proverbiale. Au Moyen Âge, aucune autre cité ne pouvait rivaliser avec elle, jusqu’à ce que Venise prenne sa succession. Et l’on connaît, par les chroniqueurs de l’époque, ...

ArtElysées 2016 in Artpassions Web 20 oct 2016

Pas d’histoire de l’art sans marché de l’art, ni de grands musées sans grands antiquaires…

À côté de cette œuvre, en voici une de Nan Goldin, Self-Portrait on my bed, NYC, qui illustrerait bien La Voix humaine du même Cocteau. J’admire en face une série de huit clichés de Patrick Sarfati ... ...

LA LETTRE D'ARTPASSIONS

Toute l'actualité de l'art : une sélection d'articles en lecture libre, notre analyse du marché, nos recommandations d'expositions et de lectures. Bimensuelle.